Mémoire "Etre une femme et composer" (extrait)

Créer, c’est tricoter son être…

J’aimerais commencer ce mémoire en vous racontant une histoire, j’aimerais, en la lisant que vous soyez attentifs à ce que vous ressentez ou pensez.

« Lorsque j’ai commencé à composer de la musique, je me suis posé certaines questions comme par exemple: est-ce que j’écris sans savoir où je vais, ou est-ce que je prévois un schéma à l’avance, une forme. J’ai essayé alors, afin de répondre à ces questions, de me remémorer des situations de création que j’aurais déjà vécues. Ma référence la plus évidente, il fallut m’y résoudre, fut mon expérience d’invention de motifs de Jacquard en tricot. Une expérience de modelage fut aussi riche d’enseignement, mais je vous en parlerai plus loin. Donc, étant petite fille, je reçus de ma mère l’enseignement du tricot. Je crois bien que c’était moi qui lui avais demandé de m’apprendre. Pendant longtemps, je m’ennuyais en tricotant jusqu’au jour où je découvris le principe du Jacquard. Ce fut tout un univers d’invention qui s’ouvrit à moi, bien plus excitant que d’enchaîner les mailles sans réfléchir. Je pouvais faire de la peinture en tricotant en quelque sorte: j’inventais mes motifs, j’agençais les couleurs. Je me suis alors trouvée devant des problématiques tout à fait intéressantes: soit j’improvise au fur et à mesure du tricot avec les couleurs que j’ai sous la main (c’est ce que j’aimais faire le plus au début car cela me réservait la découverte de ce qui allait apparaître et j’aimais ne rien prévoir, ne pas réfléchir, mais être dans l’instant, en contact direct avec la matière), soit je réalise d’abord un dessin en couleur et donc je sais où je vais, j’ai une vue d’ensemble avant de commencer. Cette façon de faire offre moins de découverte, mais la possibilité de réaliser des motifs plus élaborés, de construire les agencements de couleur sur l’ensemble de la pièce (de tricot!), c’est une manière plus “organisée”, posée, de procéder. Donc cette problématique de composition, je l’avais déjà rencontrée dans l’exercice du Jacquard... Plus tard, j’ai remarqué d’autres analogies entre la composition et le tricot Jacquard. Par exemple, une couleur n’apparaîtra pas de la même manière selon qu’elle sera entourée d’une couleur ou d’une autre. Vous pouvez la faire apparaître en fond ou en motif principal suivant les couleurs et les motifs qui l’entourent. Contrastes, rythme d’apparition des couleurs, taille, répétitions ou au contraire apparition unique donneront à votre motif une place particulière au sein du tout. Cette place (importance) relative des motifs et couleurs les uns par rapport aux autres, ainsi que les contrastes me font penser à ce qui se passe dans une oeuvre musicale. La notion d’ « agencement » surtout résonne pour moi de la même manière dans les deux cas. »

Mais faisons une pose. Maintenant, je suis curieuse de savoir ce qui vous a traversé l’esprit lorsque vous étiez en train de lire ces lignes. N’y a-t-il pas eu, que vous soyez homme ou femme, une petite connotation passagère de non sérieux, de dépréciation lorsque j’ai évoqué le tricot, ne vous êtes-vous pas dit: qu’est-ce que cette activité domestique de bonne femme peut avoir à faire avec la noble tâche de composer? Je voudrais simplement vous faire sentir à travers cet exemple du tricot, activité admise comme typiquement féminine, combien le féminin a systématiquement une connotation d’infériorité.

Si je l’évoque, c’est aussi parce que je pense être là au coeur de mon sujet : en effet, peut-on imaginer quelque chose de plus personnel et de plus féminin en lien avec ma pratique de la composition que cette référence au tricot? Mais là, je suis sûre que vous riez. Moi aussi cela me fait rire finalement, la juxtaposition du tricot et de la composition… Si je parle de ça, je suis fichue, jamais je ne serai prise au sérieux, jamais je ne pourrai éditer ce texte par exemple. La première fois que j’en ai parlé à une amie professeur de musique qui me questionnait afin de savoir comment j’avais commencé la composition, (car elle aurait bien voulu s’y mettre elle aussi, mais n’osait pas…), je l’ai fait presque comme une provocation de simplicité, pour démystifier la noble tâche de composer. Elle m’a tout de suite dit : « c’est rigolo ce que tu dis, mais alors, il ne faut surtout pas que tu en parles ! », en sous-entendant qu’alors je ne serais pas considérée comme une compositrice sérieuse. En effet, les femmes ont déjà du mal à être prises au sérieux en tant que femmes aux places habituellement occupées par les hommes, alors si en plus elles font preuve de naïve sincérité en évoquant des références typiquement féminines, elles ne sont pas sorties d’affaire… Mieux vaut certainement prouver qu’elles ont une cervelle en élaborant des théories hermétiques. Ceci dit, Jacquard est l’inventeur du métier à tisser automatique, et il me semble bien que Lacan voyait dans le métier à tisser le symbole du langage. La référence au tricot Jacquard n’est donc peut-être pas aussi simpliste qu’elle en a l’air…

En tout cas, je suis sûre de l’originalité de ma réflexion : aucun homme compositeur n’a jamais pu faire ce rapprochement car les hommes ne tricotent pas et aucune femme compositeur non plus pour les raisons que je viens d’évoquer, c’est donc bien de moi dont il s’agit lorsque je raconte cette histoire.

Mais n’est-ce pas là où il faut agir justement ? En osant parler de cette référence, j’affirme quelque chose de personnel et en même temps de féminin en passant outre la censure imposée par le stéréotype (féminin=inférieur). C’est d’ailleurs parce que j’ai pris conscience du fait que c’est un stéréotype (c'est-à-dire une construction sociale et non un état de nature comme le fait remarquer Bourdieu), que non seulement j’ose exprimer cette référence féminine qui me permet de me construire (car moi contient du féminin), mais aussi que je me fais un devoir de l’exprimer car si je ne le fais pas, je contribue en quelque sorte à maintenir le stéréotype, cela signifie aussi que je consens à la représentation « féminin=inférieur ».

Cet exemple de la référence au tricot est volontairement un peu caricatural, mais je me demande si finalement, il n’y a pas quelque chose de similaire qui est à l’œuvre lorsque l’on doit consentir à être soi-même dans son expression artistique : faire le silence (faire taire, entre autre, les stéréotypes) et affirmer ce qui est soi. « Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe.[…] Il est beaucoup plus important d’être soi-même que quoi que ce soit d’autre » dit Virginia Woolf .

Quand je parle du stéréotype « féminin=inférieur », il ne s’agit plus, de nos jours, d’une chose admise consciemment, mais d’une représentation inconsciente, produit d’une sorte de sédimentation au cours de l’histoire des constructions sociales de la différenciation masculin/féminin qui a comme conséquence la domination masculine dont parle Bourdieu : « Le changement majeur [actuellement] est sans doute que la domination masculine ne s’impose plus avec l’évidence de ce qui va de soi ».


Pascale Lazarus, décembre 2015

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