Discours d'introduction de Aimé Césaire à la création de la cantate "Retour" de Robert Cornman sur un texte de Aimé Césaire extrait des "Cahiers d'un retour au pays natal". (d'après l'enregistrement Live au Grand Théâtre de Genève, le 2 juin 1978)

Aimé Césaire:

- Vous m'avez demandé quelques mots d'introduction à cette soirée musicale. Je pense que la

Cantate de Robert Cornman n'a pas besoin d'être introduite. Vous pourrez apprécier directement la

force et la puissance de cette oeuvre qui ne constitue pas une illustration sonore de mon oeuvre mais

bien plutôt une recréation, et une transfiguration dans un matériau qui a ses lois propres. Et alors

tout naturellement, on est amené, comme l'a fait tout à l'heure Mr Naville, à voir dans cette

rencontre d'un art européen très moderne et d'une oeuvre comme d'une instrumentation non

européenne, une de ces rencontres fécondantes, je dirais presque une connivence qui peuvent

apparaître comme une préfiguration du monde de demain et des nouvelles synthèses qui le

caractériseront. Alors, si introduction il y a, que ce soit quelques mots très brefs pour essayer de

vous situer cette littérature nègre d'expression française dont le "cahier de retour au pays natal" n'est

qu'un exemple parmi d'autres. Si l'on voulait trouver pour cette littérature une situation référentielle

qui permette à un européen d'en comprendre le caractère, le dynamisme, c'est peut-être, et de

manière très inattendue, le cas de Kafka que j'évoquerais. C'est Kafka en effet, Kafka juif et tchèque

et écrivant en allemand qui a inventé la notion de littérature mineure, notion qu'il développe

d'ailleurs longuement dans son journal. La notion a été reprise récemment par un philosophe

français, Gilles Deleuze, précisément dans un essai consacré à Kafka. Et il donne de la littérature

mineure une définition intéressante: une littérature mineure dit-il, n'est pas celle d'une langue

mineure, c'est plutôt celle qu'une minorité fait dans une langue majeure. Pour ma part, brodant sur le

même thème, je penserais à un autre mot, un mot suggérant davantage insolence et violence. Et

pour décrire l'activité spécifique d'un groupe hallogène, hors territoire, qui s'empare d'une langue,

en fait son bien , et la plie à ses besoins propres, je songerais volontiers à la piraterie, et je dirais que

comme il y a des radios pirates, il y a un emploi pirate de la langue et que c'est cela une littérature

mineure. Oui, dans ce sens, la littérature nègre d'expression française est aussi une littérature pirate.

Bien entendu, une telle définition ne l'épuise pas. En particulier, il ne faudrait pas se contenter de

constater qu'il y a eu rapt de langue et détournement de langue, il faudrait se donner la peine

d'étudier ce qu'est devenue la langue entre les mains de ceux qui s'en sont emparés, et si en

définitive c'est de la même langue qu'il s'agit, ou tout au moins du même langage. Langue

détournée, sans doute. Langue dévoyée, assurément. Mais langue rechargée peut-être aussi, et

langue redynamisée. Resterait à voir sous l'effet de quel ferment et de quelle mutation. Il est clair

que tel n'est pas mon propos et que tel il ne pouvait être. Du moins qu'il me soit permis, pour bien

situer les choses, de souligner le caractère insolite de l'entreprise ici concernée. Cette entreprise, je

la dis révolutionnaire, et si je la dis révolutionnaire, c'est que jusqu'à elle, il était entendu une fois

pour toutes que le monde noir ne disait rien et n'avait rien à dire. Terre de soleil et de sommeil disait

Psichari de l'Afrique. De Herder et de Hegel jusqu'à Spengler et Toynbee, il y a eu bien des essais,

bien des tentatives de survol de l'histoire universelle et partout je retrouve la même constante: la

page africaine reste vide. Ce n'est plus la terra incognita des cartes anciennes, c'est la terra vacua, ce

qui est plus grave encore. Le grand mot est laché par Hegel dans ses "Leçons sur la philosophie de

l'histoire": "ce que nous comprenons sous le nom d'Afrique, c'est ce qui n'a point d'histoire et n'est

pas éclos, ce qui est renfermé encore tout à fait dans l'esprit naturel, et qui devait être simplement

présenté ici au seuil de l'histoire universelle. C'est maintenant seulement, après avoir mis cet

élément de côté, que nous nous trouvons sur le vrai théâtre de l'histoire universelle". On ne saurait

mieux dire: écartons l'Afrique pour parler de choses sérieuses et pour évoquer la geste humaine.Sans doute, l'Europe n'en est-elle pas restée là, et beaucoup de chemin a été parcourru depuis Hegel,

même s'il continue à hanter notre horizon, et précisément dans la patrie de Hegel, il y a Léo

Frobénius et dans tous les pays européens il y a la longue liste des ethnologues. Mais ne nous y

trompons pas. Sans nier la qualité de l'hommage que Léo Frobénius rend à l'Afrique, il faut bien

convenir que l'Afrique de Léo Frobénius n'est pas n'importe quelle Afrique. C'est l'Afrique débris

supposé d'une Atlantide, c'est l'Afrique témoin supposé, témoin prestigieux et privilégié d'un très

grand passé. Ce n'est pas l'Afrique hic et nunc. Quand au discours ethnologique, dont les mérites

sont réels, il faut aussi en dire les limites. L'ethnologie, c'est le regard blanc posé sur le nègre. Je ne

dis pas que ce n'est pas un savoir, dans le sens que Foucault donne à se terme, mais c'est un savoir

blanc. C'est bien d'une connaissance qu'il s'agit, mais d'une certaine connaissance. C'est une

connaissance qui s'insère dans la ratio européenne et qui vient à son heure dans une certaine

politique européenne. C'est de toute manière, le nègre pris et happé par la mécanique et l'engrenage

des catégories de la pensée européenne, ce n'est pas la vérité nègre, c'est une vérité sur les nègres,

autrement dit, un savoir périphérique qui occulte le nègre autant qu'il le révèle. Eh bien c'est tout cet

ensemble de considérations qui font que quand elle apparait, la littérature de la négritude fait

révolution. Dans le noir du grand silence, une parole montait sans interprète, sans altération, sans

complaisance, violente et saccadée, et la voix disait pour la première fois: "Moi, Nègre". Parole de

révolte, parole de ressentiment, sans doute, mais aussi parole de fidélité, parole de liberté et d'abord

parole de l'identité retrouvée. A cet égard, il est significatif que la parole première dans ce domaine,

a été la parole poétique. Faut-il s'en étonner? L'homme colonisé, c'est l'homme dominé, l'homme

écrasé, l'homme aliéné, à la limite, l'homme nié. Que l'on se rappelle les vers émouvants de Gaston

Miron, un poète qui n'est pas nègre, un poète québecquois, à qui d'ailleurs la négritude n'est pas

étrangère car il a été influencé par cette littérature d'expression nègre que j'évoquais tout à l'heure:

"moi je gis dans la boîte cranienne, dépoétisé dans ma langue et mon appartenance, déphasé,

décentré dans ma coïncidence". Et je crois que ces vers résument bien la situation coloniale,

l'homme colonial, c'est bien cet homme approximatif dont Tristan Tzara parlait dans un de ses

poèmes "dépossession de soi, déperdition de l'être et à la limite, réification". C'est alors que la

poésie reprend toute sa valeur opératoire, avec son double visage de nostalgie et de prophétie, elle

est salvatrice parce que récupératrice de l'être et intensificatrice de vie. Les indous définissent la

poésie par la saveur. Oui, mais la saveur dont il est ici question, est la saardaya*, la saveur de soi-

même, la saveur de l'essence de soi-même, résultant de la gustation de soi-même, le centre plein et

immobile de l'individu, dit la glose indienne. C'est bien de cela qu'il s'agit : le poème, c'est l'anti

ethnologie, c'est le nègre proféré du dedans, c'est la plénitude ontologique reconstituée. Dès lors l'on

comprend un mot d'un homme politique du monde noir, un mot de Léopold Sédar Senghor,

président de la république du Sénégal, un mot qui a surpris Giscard d'Estaing le président de la

république française, ce mot est celui-ci: "Je n'attache pas à ma fonction politique une importance

exagérée, c'est une action parmi d'autres, l'essentiel c'est la poésie et je brûlerais mes autres oeuvres

sans beaucoup de regrets". Cela, c'est une parole qu'un homme colonisé peut comprendre

pleinement, car plus que tout autre, l'homme colonisé ressent l'incomplétude de l'homme.

Je vois tout de suite les inquiétudes qu'une telle conception et une telle démarche peuvent inspirer.

Le poème, arraché à la solitude, ne va-t-il pas se refermer sur lui-même? Ne va-t-il pas, comme une

onde circonscrite par une onde plus vaste, se circonscrire à son tour au détriment de toute la

dimension humaine? N'est-ce pas le retour au particulier, au régionalisme, à l'esprit villageois, à

l'émiettement de la communauté humaine en monades, chacun devenant le prisonnier de sa propre

découverte et campant, si je puis dire, sur sa parcelle héréditaire reconquise de haute lutte? On

devine que c'est au fameux racisme anti-raciste de Sarte que je pense en disant cela et qu'il donne

comme une possible définition de la négritude. Chacun replié sur soi-même le tigre dans sa

tigritude, le nègre dans sa négritude, l'homme du québec si j'en crois Gaston Miron cité tout à

l'heure, devenu le québecanthrope incompréhensible. Eh bien contre ce risque, pour ma part, je me

suis toujours senti pleinement rassuré, persuadé qu'en fait, il s'agit d'un faux problème. Celui qui a

charge de la parole sait d'instinct que sa parole est universalisante et qu'au bout de la singularité

individuelle, au bout de la différence, il y a la fraternité, et il y a la communauté de tous leshommes. J'aurais pu citer Claudel, un poète: "toute chose est en ce qu'elle diffère et sied*

individuelle sur un principe incommunicable".

Mais c'est le même Claudel qui se complait dans une apparente contradiction lorsqu'il affirme

presque symétriquement "toute chose qui est de toute part désigne cela sans quoi elle n'aurait pu

être". C'est bien de différence transcendée qu'il s'agit ici et de complémentarité retrouvée. Mais

puisque je viens de faire allusion à la dialectique, autant citer le père de la dialectique, Hegel, cette

fois-ci avec éloge, qui n'a certainement pas pensé à nous quand il écrivait: "Le principe de la

particularité, précisément par le fait de se développer pour soi jusqu'à la totalité, passe dans

l'universel". Vous avez bien entendu: c'est le voyage jusqu'au bout de soi qui nous fait découvrir

l'ailleurs, le tout et l'universel. En tout cas, c'est cette idée: savoir que l'entêtement dans le singulier

et l'approfondissement du singulier est la vraie voie vers l'universel concret, c'est certainement cette

idée qui nous enhardit à penser que ce qu'a à vous dire un poème nègre mérite peut-être de retenir

ce soir votre attention surtout quand il est repris par la musique, le langage le plus universel qui soit.

Transcription d'après l'enregistrement de Pascale Lazarus

* Incertitude sur la transcription.

Transcription d'après l'enregistrement de Pascale Lazarus, décembre 2016

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